textes à dire : Entretien

ENTRETIEN

J'ai dit : bonjour, je suis Monsieur Demonge, je suis documentaliste, et je contacte actuellement des entreprises comme la votre parce que je suppose que vous avez un service de documentation.
Ce sont les mêmes voix que j'entends toujours quand je téléphone  : les secrétaires.
Mais il n’est pas possible d'entendre la moindre de nos paroles parce que justement on ne perçoit plus rien de ce qu'est la parole  : pas une hésitation, pas une précipitation, pas une intention, pas une déception.
J'ai dit : je voudrais savoir s'il est possible de parler au responsable de ce service.
Pas une hésitation, mais souvent elles laissent un temps, elles laissent déjà s’installer un instant de silence.
J’ai dit : non, excusez-moi, je ne recherche pas un emploi dans l’immédiat, j’aimerais simplement mieux connaître les besoins de votre centre de documentation, savoir s’il existe un domaine ou une tache spécifique que vous voudriez développer et dans lequel à l’avenir
Je me suis arrêté tout à coup, ça m’est peut-être déjà arrivé, sûrement pas la première fois, je me suis arrêté net au milieu d’une phrase, je me suis arrêté de parler, je n’avais pas fini cette phrase.
J’ai suivi la méthode et je savais parfaitement bien ce que je devais dire. J’ai commencé, pas possible d’aller plus loin, même pas recommencer, même pas me reprendre, pas continuer, non rien. Le silence tout à coup, comme s’il n’était pas déjà là, comme s’il n’avait jamais été là.
Et personne pour finir de parler à ma place, surtout pas la secrétaire, et rien que je reconnaisse de moi. Le silence, comme s’il ne serait plus possible, à l’avenir, d’achever une seule parole dans le monde.
Même pas un temps, plus de temps. Même pas une peur, pas une panique du tout. Peut-être même pas un silence après tout, rien de subversif, pas de revendications, pas une omerta. J’ai seulement pensé lorsque je parlais que je ne pouvais pas terminer cette phrase, que son achèvement n’avait pas de sens.

Je connais maintenant bien la méthode de présentation où tout est prévu, mes interventions et les possibilités de réponses, alors je mets une croix sur mon tableau, au Cercle de recherche d’emploi, en face de : téléphone premier contact.
Valentine, la formatrice, nous a dit : Maintenant, c’est vous qui allez faire votre enquête, rencontrer des responsables, mais surtout vous ne venez pas chercher un travail, vous devez comprendre ce qui leur manque, ce qui à l’avenir, leur fera défaut. C’est vous, finalement, qui apportez une solution à leurs problèmes.
Je me suis arrêté de parler tout d’un coup au milieu d’une phrase, on me l’a dit déjà, ce n’est sûrement pas la première fois, peut-être le début d’un truc grave, qu’un professionnel peut seul détecter, et bientôt je serais dans un hôpital, assis sur un lit, regardant fixement les choses et les gens qui m’entourent, ânonnant une suite de mots que je devrais répéter, incapable de rien déchiffrer du monde. Voilà peut-être ce qui m’attends à ne pas finir ma phrase. Pas un bégaiement, pas un trou de mémoire, pas une attaque sauvage de panique, pas une protestation muette, non.
C’est justement ce que j’ai voulu dire à Valentine : je ne viendrais plus au cercle, c’est à cause des mots que je dois employer pour chercher du travail, j’ai un problème avec eux, une sorte d’antipathie première, vous savez comme une personne qui d’emblée ne vous plait pas du tout, on ne peut rien faire. Je me sens embarrassé, encombré avec ce langage, impossible de le mettre en ordre, de le prononcer.
Valentine, heureusement, après un temps pour l’incrédulité, m’a répondu par un éclat de rire bref, pas si méchant. Tout ce que je vous demande, m'a t-elle dit, c’est de bien suivre les étapes, vous allez être étonnés que finalement, avec la méthode, les gens vous répondent, vous donnent le renseignement, le seul que nous voulons pour l’instant : un nom de responsable, une heure pour le rappeler. Rappelez-vous, vous ne postulez pas pour un emploi, vous voulez simplement connaître un peu comment fonctionne le service.
Je n’ai plus envie de parler de l’avenir de la documentation, voilà ce que je n’ai pas dit à Valentine.

Elle a ensuite commenté mon exercice au téléphone: vous vous souvenez que vous avez commencé une phrase, c’était très bien, et puis tout à coup plus rien…
Mettez-vous à la place de la secrétaire, elle n’a pas de temps à vous consacrer, une hésitation et c’est fini. Alors attention, ne me refaites plus ça.

Dans mon souvenir, ai-je confié à Valentine le dernier  jour du Cercle, dans mon souvenir d’enfance, il a toujours existé deux versions d’un événement entre lesquelles je fluctue encore aujourd’hui. Voici les faits : j’ai moins de dix ans, je suis en colonie de vacances. Une nuit, alors que je pense ne pas dormir, j’ai l’impression que l’on me jette à bas du lit, que l’on m’emmène de force. Ensuite je pense être prisonnier d’un cagibi noir. Je frappe, je crie, je ne sais pas combien de temps cela dure. Le matin, je me plains aux moniteurs qu’on m’a enfermé dans un placard toute la nuit, qu’il faut trouver les coupables, les punir. J’observe attentivement mes camarades de chambre pour repérer chez eux des signes de leur forfait. Je trouve bien ici et là des airs sournois et moqueurs, mais rien de flagrant, et je n’obtiens pas de certitude. Puis les moniteurs m’affirment que j’ai rêvé cet incident. Durant tout le séjour, la question me taraude. Une fois, je suis sûr d’avoir rêvé, une autre fois je suis sûr du contraire. Depuis je suis la proie d’un doute constant, et croissant, confronté aux deux hypothèses : celle du complot, à laquelle les moniteurs sont naturellement mêlés, et celle du cauchemar, ou je ne peux incriminer que mes peurs d’enfant. Selon que j’accrédite l’une ou l’autre thèse, je me trouve sur l’un ou l’autre versant de mon existence, et j’obtiens une version sensiblement différente de ma propre histoire. Mon existence se situe depuis lors entre le cauchemar et le complot. Et selon que je sois plutôt cauchemar ou plutôt complot, selon que je suive mes démons familiers ou que je leur livre bataille, ma motivation au travail, mon inspiration ne sont pas les mêmes.
Valentine m’a rappelé que tous, nous avons des doutes, mais que nous devons justement en faire profiter positivement l’employeur potentiel en lui faisant part de nos réflexions sur l’organisation et l’entretien d’un service de qualité.

Le quatrième jour du Cercle, Valentine nous a dit : ce matin, nous allons faire une présentation vidéo. Vous allez tous vous présenter pendant trois minutes, en vous aidant toujours de notre méthode. Attention, je vais vous demander aussi, dans ce portrait, de dire autre chose que vos compétences strictement professionnelles. Vous n’allez pas hésiter à mentionner des centres d’intérêts, disons même des passions qui vous ont permis de développer un ensemble de savoir et de savoir-faire. Et ils se situent, ces savoir-faire, souvent ailleurs, complètement ailleurs que dans votre domaine.
Valentine, à ce moment de son exposé, a eu un geste vers l’ailleurs que j’ai aimé.
Il était très beau et très drôle, ce geste. Et là, on a un potentiel, a t-elle repris, et il faut trouver à l’exploiter, bien sûr. Alors attention, on va voir que peut-être, on ne sait pas, vous allez mettre en valeur une pratique qui va l’intéresser, lui l’employeur. Je me suis demandé si j’aurais eu, dans le même contexte, le même geste subtil pour designer mon ailleurs. Disponible mais inatteignable, semblait-elle dire, pas d’employeur là-dedans, dommage pour lui si ça l’intéresse. Valentine pouvait-elle, dans un seul geste, contredire tout son propos ? Non, difficile de croire à un signe de protestation codifiée de sa part, juste une échappée courte et gracieuse.

Répéter nos phrases entourés par le silence, des phrases qui conviennent à tout le monde, auxquelles personne ne répond plus...
Et si je ne suivais plus la méthode ? Et si je ne demandais plus le responsable au téléphone pour savoir si un aspect du travail n’a pas été négligé  ? Une chose qui paraîtrait peut-être secondaire, mais qui pourrait s’avérer, sans qu’on y ait pensé, très utile, et faire gagner du temps...

Le cinquième jour du Cercle, Valentine nous a déclaré  : voilà, vous êtes maintenant suffisamment aguerris pour que je vous propose un exercice ou nous allons mettre en pratique tout ce que nous avons vu ces derniers jours. On va voir comment faire passer vraiment l’essentiel dans un entretien, en un minimum de temps. Vous allez voir, c’est très ludique, on n’aura pas le temps d’avoir peur, quelques minutes pour se concentrer, et puis on y va. Je vous présente Madame Ozam, responsable des ressources humaines, et qui a bien voulu venir vous écouter. Je vais lui laisser la parole, mais déjà je peux vous dévoiler la principale contrainte de cet entretien  : il va durer sept minutes, exactement sept minutes, à l'issu desquelles madame Ozam devra connaître parfaitement votre parcours.

Je dois dire que cette fois Valentine m’a déçu, avec ces propos sans attraits, et que ne relevaient plus aucun geste hors des temps et des usages. Plus de phrases à ma disposition qui pourraient s’achever correctement dans un laps de temps de sept minutes, voilà ce que je n’ai pu avouer à Mme Ozam. Je ne l’ai pas entendu, elle n'a pas pu m'écouter, puisque je suis parti, je me suis doucement enfui de la salle, une éclipse que personne n’a vraiment remarqué, comme un fantôme de ce monde, pas forcément mort.
Mais tout de même je me voulais mort, j’aurais voulu trouver moi aussi un geste beau et subtil, et conserver ce maintien durant les minutes de Mme Ozam.
Face à elle, puis à cette éternité. Voilà ce que j’aurais dû faire, face aux sept minutes de Mme Ozam, pour me permettre de sortir comme un vrai fantôme.

Ce n’est pas la première fois, s’arrêter comme cela sans finir sa phrase, le début d’un truc grave, assis sur un lit, dans un hôpital, plus rien déchiffrer du monde, répéter des phrases au milieu du silence, comme s’il n’était pas déjà là. Les mots, ils ont toujours été là, disponibles et aussi constamment manquants. Toujours possible évidemment, et jamais possible, de finir sa phrase.
Mais toujours les mêmes mots que j’entends, mais toujours la même phrase que naturellement l’on cherche à achever.
J’ai dit  : j’aimerais savoir s’il existe un domaine ou une tache spécifique que vous voudriez développer, et dans lequel à l’avenir
Je me souviens de cette expression : à l’avenir, et je me suis arrêté.

1 commentaire:

  1. Je trouve ce texte poignant.Une vie entre le cauchemar et le complot..un réveil est-il possible? moi je le crois!

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