Chômeurs en film : TRES BIEN MERCI

TRES BIEN MERCI, d’Emmanuelle Cuau

L’usage du faux  

Après quelques figures de chômeurs vengeurs et criminels, voici un personnage d’apparence plus tranquille mais bien plus inquiétant. Ici, nul besoin de brandir une arme, ni même d’être « agité » pour se retrouver dépossédé de tout et de soi-même. Cela commence comme une histoire souvent déclinée : un individu placide et ordinaire est happé dans un engrenage administratif ou il va tout perdre. Fort heureusement ce thème usé est vite dépassé par une réflexion sur les vérités et mensonges de notre monde du travail.

Dans ce monde de service « à la personne » que pouvons-nous dire de notre état ? Qu’avons-nous encore le droit d’exprimer sur notre état physique, mental, moral ?  Qu’avons-nous encore le droit de montrer de nous-même à autrui, à son employeur, à ses amis, à son conjoint ? Le moins possible évidemment, puisque dans toutes nos quêtes essentielles, de connaissance, de travail, d’amour, l’époque nous encourage vivement à dissimuler toutes nos périodes de questionnement, d’errance, de crise. Ces moments, rangés dans le grand fourre-tout de la «dépression», et désignés impérativement comme négatifs n’auront plus aucune existence légale dans notre histoire personnelle. Qu’importe si de cette vie en creux nous avons finalement puisé un renouveau vital. Qu’importe si ces petits arrangements avec notre identité nous posent problème puisque l’essentiel aux yeux de tous, c’est qu’on soit lisse comme une lettre de motivation, chic et choc comme un CV tout neuf, et beau comme un profil sur meetic. On nous veut partout platement efficace, d’humeur et de productivité égale.
Et l’on nous demande pour cela de fournir des papiers. Toutes sortes de papiers, d’états de services, de bilans de compétence, de santé, de certificats de bonne et due forme. Une paperasse que l’on est sommé de produire nous-même, tel le CV, document roi de notre époque, ausweis sans lequel toute circulation sociale nous est interdite. Des papiers
au besoin falsifiés, amputés ou enjolivés, en tous cas dépourvus de toute impression prétendument négative de soi-même. Voici donc le thème qui finit par s’imposer  : celui des papiers et de leurs manipulations.
Au début du film, notre héros, un comptable, est perturbé par les manigances de son patron qui cherche dans les notes de frais d’un commercial un prétexte pour licencier celui-ci.
Plus tard, on retrouve le comptable planté devant une patrouille de police contrôlant des supposés sans papiers. Il ne fait rien, n’intervient pas, ne proteste pas, il est simplement là, à gêner par sa seule présence, et finit par demander aux policiers «à comprendre». On comprend surtout qu’il cherche là tous les emmerdements imaginables puisqu’il adopte l’attitude la plus suspecte et la moins répertoriée dans les manuels. De là vont s’enchaîner les catastrophes.
Dans ce monde d’avatars moyens, il est vrai qu’il suffit d’un rien, de se montrer légèrement décalé des normes de comportement admises pour se retrouver en garde à vue, puis en service de psychiatrie, puis en repos prolongé suite à licenciement.
L’enchaînement est plausible, et c’est bien le pire, que tout soit plausible dans ce film ou sous les apparences d’une histoire de quidam laminé par une machine administrative l’on découvre un récit subtil et glaçant sur les postures et les impostures au travail. Et d’un coup, l’ombre de Jean-Claude Romand n’est pas loin de cette histoire dans l’usage qui est montré des papiers vrais ou faux.
Notre héros donc, refusant toujours de circuler, est refilé par la police à l’institution psychiatrique. Sa femme signe étourdiment un papier dont on ne prend pas la peine de lui expliquer la finalité. C’est une hospitalisation à la demande d’un tiers qui envoie le comptable « au vert » pour un bon mois, et permet à son patron de se débarrasser de lui à peu de frais.
Pour tous, le comptable a craqué. Il s’est montré agité, dépressif, bientôt suicidaire. C’est du moins ce que prétendra le certificat de la clinique. Or nous voyons au contraire un personnage très calme, simplement agacé par les méthodes de son temps. Celui-ci n’est pas la victime d’un complot ou d’un harcèlement ordinaire : c’est bien plus inquiétant que cela. Sa force d’inertie est en reflet de celle de l’hôpital fantôme ou il va errer longtemps avant qu’on ne finisse par produire ce pseudo diagnostic que ne vient étayer aucun signe clinique.
Mais bientôt chacun sera satisfait de l’ersatz de déprime affiché par le comptable. Médecins, amis, employeur, chacun en tire sa tranquillité ou son profit.
Autrement dit, craquer ou ne pas craquer, tel n’est même plus la question dans un monde ou chacun se satisfait du faux-semblant. Il suffit, en effet, d’un semblant de motivation pour être « chercheur d’emploi », battant et méritant, et d’un semblant de déprime pour n’être plus nulle part. Comment se débarrasser du chômeur, lui qui n’occupe aucun lieu de travail ? Chercher, malgré tout, un lieu pour l’esprit n’est plus tellement une valeur, il suffit de croiser cet ersatz de métier que l’on nomme l’emploi.
Il s’agit seulement de paraître, d’avoir un peu l’air, celui de l’employé, du demandeur, du déprimé, juste le temps de nous délivrer un certificat. Très bien, merci, et surtout ne cherchons pas plus loin, voilà l’un des compléments de sens que l’on pourrait donner au titre.
En de telles circonstances, il ne sert à rien de se montrer inquiet ou perturbé. Emettre de vrais signaux de détresse, ce serait prendre le risque de produire du sens, de laisser une vérité se faire jour pour les autres et pour nous-même. Et d’engager de véritables combats. Or, dans l’emploi comme dans sa recherche, l’on peut tout exiger de nous, sauf précisément cela.
Le comptable, ni agité, ni agitateur, a seulement l’air de préparer un bon coup. Ce sera l’art d’utiliser les armes de l’adversaire. La contrefaçon ne concerne plus seulement les produits manufacturés, elle atteint les âmes et les visages. On nous le dit tellement, qu’il faut avoir l’air d’un peu plus que ce que l’on est que notre comptable va s’auto-promouvoir directeur financier. Se composer une tête de battant n’est finalement pas plus difficile que de garder la gueule du chien battu. Pour le reste : certificats, diplômes, ils sortiront de l’imprimante, sans plus de véracité que le CV ou le rapport expéditif du médecin de l’hôpital.
Dans la dernière scène, notre héros redevenu positif se présente avec sa nouvelle tête et ses nouveaux papiers, pour un entretien de vrai faux directeur. Aura t-il seulement lieu, cet entretien ? Ou plutôt continuera t-il à faire semblant de chercher de l’emploi, à faire semblant d’être employé, ce qui revient finalement au même, c’est à dire à faire l’économie d’un travail pour les autres autant que pour soi. Suffit-il de lâcher cette proie pour rester dans l’ombre de l’emploi, tel J.C. Romand, employé postiche de l’O.M.S., qui y tînt si bien son rôle que chacun s’en trouva fort satisfait durant 17 ans ?

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