Chômeurs en films : Bombon el perro


BOMBON EL PERRO

film argentin de Carlos Sorin, 2004

Un drôle de film, avec un drôle de chien et un drôle de maître, ou chacun joue son propre rôle, sans doute avec un décalage propre à la fiction.
Le personnage central a perdu son travail dans une station service, et fabrique des couteaux qu’il essaie, sans succès, de vendre à la sauvette.
D’emblée ce personnage est bouleversant : il promène tout au long du film, outre le chien, un ineffable et ineffaçable sourire.
Il m’a semblé que ce sourire reflétait tous les tiraillements de notre monde, et composait la figure type du chômeur : un individu qui se doit d’apparaître éternellement frais et dispos, nullement éprouvé par le marasme qu’on lui inflige. Avoir « le sourire autour de la tête » est d’ailleurs un slogan en usage dans nos meilleurs « club » de recherche d’emploi.
Dans ce sourire permanent, il y a toute la tension possible entre le désir d’être soi-même et l’injonction, la sommation moderne de plaire et de se vendre à tous les prix.
Ce personnage, entre douleur et plaisir également dissimulés, réellement tendu par ce sourire, propre de l’homme, va hériter d’un chien.
Le voici donc propriétaire de l’animal, bientôt associé à Walter, un dresseur un peu vantard, qui saura vendre l’affaire : concours et élevage canin.  Notre héros, grâce à une succession de rencontres, va bientôt se targuer de ce nouveau métier. Il aura beau dire qu’il « n’y connaît rien », cet homme souriant et son chien de hasard vont « bien  présenter » aux concours de beauté canins et remporter quelques succès de débutant. L’homme n’aura pourtant fait que trois tours de piste, à sa manière douloureusement comique, et à l’image de ces « exclus » que l’on met habilement et hâtivement sous les projecteurs pour qu’ils « témoignent » sans pouvoir trop en dire.
Bientôt, le problème naturellement, ce sera le chien. Celui-ci refuse de coopérer, d’être un père fondateur et reproducteur dans le futur élevage. Le vétérinaire, consulté, parle d’un « problème de libido ». Chez nous, l’agence pour l’emploi envoie en sous traitance chez le psychologue, les chômeurs suspectés de déviances comportementales, c’est à dire de simplement s’essouffler à chercher de l’emploi. Et le chien, qui ne sait pas sourire, n’a aucune velléité de jouer le jeu, et de participer à la candide entreprise de son maître .
Il y a bien un curieux problème de filiation dans ce film. Ce chien, qu’on nous présente comme un fils de champion, catégorie des dogues argentins, se retrouve seul rescapé dans l’enclos d’un exilé français qui avait nommé son entreprise : élevage « le chien ».
Et tout au long du film, l’animal n’aura pas d’autre nom que le nom générique de son espèce, donné dans une langue étrangère. On n’apprendra que fortuitement qu’il a des papiers au nom de « bombon », sans que l’on sache comment ni par qui il fut baptisé ainsi. Quant à son propriétaire de hasard, il indique un surnom, « coco », à l’employé de l’agence d’intérim ou il tente de s’inscrire. Ces identités farfelues ou furtivement révélées, c’est un peu notre monde, celui du non-emploi ou plus aucun métier, si ce n’est aucun homme, ne se désigne et n’affirme une identité véritable. On atterrit dans cette identité comme dans un emploi, par hasard, et mieux vaut alors ne pas avouer, avec la candeur charmante de notre personnage, qu’on «n’y connaît rien ». Le seul nom qui tienne, dans la pseudo jungle libérale, c’est caméléon. Sinon, on est un homme du passé, à l’étrange sourire de mélancolie.
Finalement le chien, sans doute vexé d’être pris pour un incapable, va s’enfuir pour découvrir l’amour libre dans une briqueterie. L’homme le retrouvera en ces lieux,  à présent persuadé de lui faire confiance dans ses aptitudes professionnelles !
Un film « positif » donc, comme disent les techniciens en recherche d’emploi… et peut être un rien sarcastique.

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