Chômeurs en films : Le couperet


Le couperet de Costa-Gavras

Le cinéma découvre un nouveau personnage de western : le chômeur.

Le chercheur d’emploi, comme il faut dire pour être à la pointe du sémantiquement correct,
devient, avec ce film, le nouveau justicier solitaire dont le monde et le cinéma avaient besoin
pour remplacer d’anciennes figures de héros blessés et furieux.
L’argument du film est simple et efficace comme le plan social dont est victime le héros.
Celui-ci est un cadre comme il faut, c’est à dire qu’il travaille beaucoup et qu’il est le meilleur. Or il s’avise, en « cherchant de l’emploi », qu’une dizaine d’individus tout au plus sont capables de faire son boulot à sa place. Son plan à lui s’impose alors comme une charrette de licenciés : il suffirait de les tuer pour redevenir irremplaçable à la société ( à la fois celle qui l’emploie et celle ou il vit), et retrouver son emploi. Bon sang, c’est bien sûr, mais comment ni les chômeurs, ni les scénaristes, n’y avaient-ils pensés avant ? Dés lors, tout s’enchaîne à merveille, les dix petits nègres seront proprement dessoudés par notre héros dépressif, mais malgré tout positif, puisqu’il se bat seul pour permettre à sa petite famille de reconquérir l’aisance matérielle et le statut social qu’on leur avait si injustement dérobés. Notre héros retrouvera donc tout cela à la fin de l’histoire, il y gagnera même en puissance et en reconnaissance sociale, et nous, spectateurs, éprouverons finalement une jubilation à peine morbide au retour triomphal de ce personnage à la vie de l’entreprise. Dans le fonds, il les a tous bien eu, éliminer la concurrence fait parti du job, et sauver sa peau est un exercice qui se pratique, comme il se doit, avec un flingue, pas avec une lettre de motivation. Ainsi ce film est-il un western d’entreprise ou la figure du justicier solitaire s’intègre naturellement dans notre monde de la délocalisation sauvage et libérale.
Le malaise du film réside évidemment dans cette récupération burlesque du « chercheur d’emploi. » Que peut nous dire cette dénonciation molle et complaisante de notre monde du travail ? Ce monde ou évolue le héros a évidemment tout à gagner dans cette représentation du chômeur en desperados isolé vadrouillant sans foi ni loi. Il faut qu’il soit seul naturellement, puisque vouloir se regrouper avec d’autres « chercheurs » serait faire passer le problème du plan personnel au plan politique. Il faut aussi qu’il se trompe d’ennemi, que les hommes à abattre soient ses propres collègues de galères, des « chercheurs » plus démunis, plus coyote encore que lui-même, mais qui peuvent lui piquer la place. Notre semblable, voilà tout ce qu’il nous reste comme ennemi, puisque l’autre, le responsable du « plan social » est une hydre protéiforme, indiscernable et délocalisé. Notre héros donc, procède à l’élimination physique de ses camarades de promotion, et retrouve sa place dans la société sans rien perdre de son dynamisme, ni de son capital de sympathie. A peine nous suggère t-on que tout cela est éprouvant pour les nerfs, qu’il vaut mieux éviter de causer avec sa victime avant de faire le boulot, et qu’on peut même parfois laisser crever le quidam de lui-même plutôt que d’intervenir.
Mais si l’on reste malgré tout un peu complice de ce personnage de « chercheur-liquidateur », c’est que d’autres figures nous ont préparé le terrain. Le collègue qu’il faut désigner, dénoncer, éliminer, c’est le concept même de la « télé-réalité », celle-là même qui se charge de nous inculquer cette culture mortifère de la délation, de l’isolement, enfin cette culture d’entreprise. Notre héros s’efforçant de rester dynamique et sympathique (aux yeux de sa famille et à ceux du spectateur) tout au long de ses basses œuvres est fort semblable à la star-télé fabriqué par élimination successives de ses petits camarades. Or on a l'impression que le film se situe avant l’émergence de ces phénomènes médiatiques, comme si le personnage était innocent de tout regard d’encouragement à son égard. L’idée qui poursuit le personnage, et fait de lui un tueur, c’est qu’il est le meilleur, donc le seul capable de pourvoir son emploi.
Et puisqu’il n’y en a qu’un, il faut que ça soit moi, et par tous les moyens. Ce raisonnement
fatalement totalitaire, la télé-réalité est chargée de le banaliser, comme elle est en charge de détruire toute notion de pluralité et de complémentarité dans le travail. Nous demander de désigner un homme pour qu’il « reste » et qu’un autre « parte », c’est nous demander d’accepter que toute procédure de licenciement soit régie par les jeux du cirque.
Justement, ce film nous montre, un peu trop complaisamment, un chômeur dans l’arène.
En se transformant en tueur de collègues, il assure le spectacle, sans déranger le système qui est en train de le broyer. Il continue finalement, à faire ce qu’on lui a appris : agir dans la solitude, la rancœur, la haine paranoïaque. Bien sûr le film devrait être vu comme une charge contre ce réel-virtuel là. Mais le spectateur n’est pas conforté dans ce sens. On ne voit ici qu' une mouture du chômeur en révolté solitaire et satisfait de retrouver sa place, même en usant de moyens criminels. Et c’est bien cette figure qui entre en contradiction avec la satire sociale que voudrait sans doute peindre le film. Ce personnage, incapable de se confronter vraiment au pouvoir qui le jette comme un candidat des plateaux télé, reste mi-otage, mi-complice de ce système. Et le spectateur est parfois tenté de voter pour qu’il continue à « éliminer » des candidats.
En fait, cette récupération du chercheur d’emploi en silhouette de western ou de polar ne dérange personne. Ici, il s’en sort vainqueur, comme à la télé, et peu importe que ses victimes soient virtuelles ou réelles, tuées de ses propres mains ou suicidées, l’essentiel étant de se retrouver seul en piste. Dans la « vraie » réalité, il serait plutôt vaincu, et tout de suite traité de « déséquilibré » qui en avait d’ailleurs montré de nombreux signes auparavant, comme Richard Durn, le tueur de Nanterre. Mais au cinéma comme dans nos vies, il faudra bien qu’émerge une autre figure du chômeur : ni vengeur solo, ni criminel, ni fou, ni même héros de télé du « réel », mais dans la lutte face à un pouvoir qui le laisse réellement et consciemment crever, et en grand nombre.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire