Textes à dire : Monsieur Désert

LETTRE OUVERTE A MONSIEUR DESERT

Monsieur,

Je suis très intéressé par votre offre d’emploi concernant un poste d’agent administratif, et je vous propose ma candidature.
Mais permettez-moi tout d’abord de m’attarder d’une façon très inhabituelle dans ces lignes que l’on dit de motivation pour vous exposer les circonstances qui me portent vers vous.
Je pense avoir les qualités me permettant d’assurer les tâches que vous me confierez, Monsieur Désert, aussi, avant d’avoir eu vent de vous, ai-je demandé à qui et où adresser ma motivation.
C’est alors que l’agence pour l’emploi m’a répondu  : mentionnez simplement Madame, Monsieur, c’est suffisant, et adressez-nous ainsi votre candidature, accompagné d’un curriculum vitae.
Comme j’insistais, il me fut précisé d’écrire à l’intention de Monsieur Désert.
Puis l’on m’a confirmé  : comme un désert.
Il m’est donc demandé de vous faire parvenir ces quelques lignes sous couvert de l’agence, et je n’ai, monsieur, pour tout guide que votre nom et le territoire que son évocation fait naître.
Alors je prends la liberté, Monsieur Désert – pourrais-je autrement faire, eu égard à votre patronyme – d’élargir un peu notre correspondance à qui voudra bien la lire.

J’ai pris la liberté, cher Monsieur Désert, d’une lettre ouverte.
Il m’a semblé tout à coup un peu mesquin de confiner nos propos à nos personnes privés, et naturellement votre nom a beaucoup motivé mon initiative.
Il n’a jamais rien fallu de moins qu’un désert pour que la parole s’installe.
Mais personne, M. Désert, personne n’a jamais écrit pour personne. On écrit à quelqu’un, au mieux pour quelqu’un. Ou alors à chacun, pour tout un chacun, si vous préférez.
Ou bien l’on se met à écrire pour cette ombre irréductible qui est soi-même.
En effet ne connaissant pas votre fonction, ni la part de travail qui vous incombe en ce monde, sachant si peu en somme, c’est un peu comme si je m’écrivais à moi-même. C’est vous dire comme je suis désolé de ne pas mieux demeurer sous couvert d’anonymat  : si je vous écris, me voilà quelqu’un, et vous de même.

Vous devez donc, quelque part au monde, exercer, à titre temporaire ou définitif, cette délicate fonction de recruteur. Ou alors, depuis le début, vous n’existez décidément pas, et la personne qui m’a transmis votre nom s’est moqué de moi, bâtissant cette farce sur le champ  : écrivez donc à Monsieur Désert, sous couvert des tempêtes, du sable et de la voûte céleste, écrivez lui autant de fois que vous le voudrez, c’est la loi du genre, et comment savoir si l’emploi, qui a succédé aux métiers, aux travaux et aux jours, existe encore.
Anonyme et nommé, si amplement nommé, vous êtes bien notre reflet, M. Désert, celui du bel agencement de notre monde du travail.
Puisqu’il faut un désert pour que courre la parole, je crie doucement pour nous, monsieur. Notre petite foule – nous sommes ici quelque cinq millions – n’a qu’un seul murmure  : pas le temps d’écrire pour les anonymes.
Pas le temps, et plus un mot pour entretenir la misère.
Car nous l’entretenons avec ces lettres pleines de formules testées, codifiées et agrées par tous les manuels de bonne conduite du chercheur d’emploi qu’elles sont devenues nos lettres mortes. Or ces lettres mortes sont le grand linceul qui recouvre nos paroles.
Elles jouent contre tous nos désirs, elles sont là pour que nous voulions tous le même travail, sans savoir, comme dans la présente, à qui le demander.
Rendons-nous aux évidences, cher M. Désert, le travail n’est qu’un désir, un désir parmi d’autres.

Je suis résident, M. Désert, depuis ma tendre enfance, du territoire que votre nom impose si calmement. Le premier désert de mon enfance, c’était une trace qui figurait des routes. Mes doigts dans le sable les construisaient, c’était juste quatre doigts dans le sable et bientôt, au milieu de ce désert minuscule, je suivais ces pistes qui remplissaient la cour. Et j’aimerais moi aussi vous dire que j’ai depuis lors tout mis en œuvre pour accroître mes compétences.
Mais croyions-nous suivre un rail que soudain, même la trace infime s’efface.
Inutile de vous dire que je suis perdu, nous sommes aussi parcours et territoires, infiniment.
Je ne vous dirais pas non plus que chaque homme couvre un désert et qu’il n’a qu’une parole. Cette parole, je vous la laisse, M. Désert, depuis bien longtemps elle n’a plus vocation à l’utilitaire, plus d’objectifs, et plus de destin professionnel. Seulement, elle vaut encore mieux que nos lettres mortes.
Ainsi, je ne donnerai pas ma position exacte, M. Désert, il existe simplement devant mes yeux une frontière ténue entre l’enthousiasme et le désespoir. Je ne saurais vous préciser de quel côté je me tiens, je vois seulement comment elle danse et tremble dans la chaleur. J’avance en longeant cette ligne mouvante ou alors c’est elle qui avance pour nous, M. Désert.

C’est bien d’enthousiasme et de désespoir dont j’aimerais un peu vous entretenir, en lieu et place de ma motivation et autres compétences.
Me voici donc le long de ma frontière, et vous pouvez me suivre des yeux quelques instants.
Le chemin, comme toujours, nous importe beaucoup plus que la destination.
Je peux donc vous paraître enthousiaste, désespéré, ou même désespérément enthousiaste, comme vous voudrez.
Mais motivé, je ne crois pas. Être motivé, c’est négliger le chemin pour ne s’assurer que d’une destination forcément quelconque, et fatalement commune. La motivation est un calcul sordide, une certitude d’être arrivé avant d’avoir eu le désir de partir.

Voilà, M. Désert, pour ma motivation, et nous pourrions reprendre tous ces pauvres vocables supposés nous aider à chercher du travail, nous tuerions d’un coup tous nos désirs. Et pour commencer celui de travailler.
Les mots, cher M. Désert, sont devenus si douloureux… Ils sont empreints de toute la peine de ceux qui ne les écrivent que par convention, quelquefois par dépit, en tous cas sans l’ombre de cet enthousiasme ou de ce désespoir dont je vous parlais. Sans nécessité les mots ne sont pas même l’ombre de nos désirs, ils n’ont plus de formes, comme nos vies.

Toutefois, comme j’ai puisé toute mon inspiration de votre nom, cher M. Désert, c’est avec plaisir que je resterais toujours à votre disposition pour m’entretenir plus précisément avec vous de cet emploi, tout en souhaitant vivement m’intégrer durablement dans votre administration dont l’activité me serait peut-être enfin en partie révélée.
En vous remerciant pour l’attention que vous voudrez bien accorder à ma motivation évanouie, je vous prie de croire, monsieur, à l’expression de mon désespoir le plus sincèrement enthousiaste.







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