lundi 30 septembre 2013

Du CéVé


Ce passeport, cet ausweiss de l'époque qu'est devenu le CV, nul ne songe sérieusement à le remettre en cause. Objet de tous les soins, à reconstruire sans cesse pour colmater toutes les brèches de sa vie, il ne rend plus compte d'un parcours professionnel forcément chaotique, il n'est qu'un replâtrage prétendument positif de celui-ci. Le manichéisme à l'oeuvre dans le monde du travail a décidé, sans réplique, des pôles positifs et négatifs de nos expériences, voire de nos existences. Faut-il être prêt à tous les compromis pour n'accepter de valider sur notre sacro-saint cévé qu'un versant soi-disant positif de nos vies? Quel sujet est-on devenu soi-même dans ce modelage incessant de ce qui aurait dû rester une brève présentation professionnelle? La course absurde à l'emploi a transformé cet outil pratique en magma, en bouillie infecte de prétentions et de mensonges dont justement le principe vital et sincère s'est retiré pour toujours.
Appelons donc «cévé », un affadissement de soi-même auquel nul n'accorde plus le moindre crédit mais qu'il faut produire coûte que coûte pour preuve d'allégeance sociale. C'est simple: si le CV, le vrai, devait dire quelque chose de notre parcours de vie, il faudrait alors parler dans celui-ci de nos périodes de chômage au même titre que de nos périodes d'emploi. De ce qui s'est passé durant ce chômage, de ce qu'on a entrepris. On nous apprend au contraire à tasser tout cela sous le tapis. Le discours sur le cévé représente parfaitement les contradictions à l'oeuvre dans l'actuelle recherche d'emploi. Il faudrait, nous dit-on, valoriser toute expérience extra-professionnelle, faire mention de savoir-faire, censés être pris en considération. Dans les faits, tout parcours atypique est soigneusement écarté de la compétition. Diplômes, expériences, jusqu'aux fameux extra on s'attend à un parcours très normatif, socialement correct. Ruptures, changements de cap, chômage, ne sont jamais considérés comme partie intégrante de l'expérience, du prétendu savoir-faire. Il s'agit au contraire de cacher ces fameux trous dans le cévé, que l'on ne saurait voir. Entre pseudo valorisation de ses activités hors profession et replâtrage de trous dûs à l'inavouable chômage, le demandeur d'emploi est contraint à de curieux petits arrangements avec lui-même. Le résultat est cet objet novlangue, bouffi, jargonneux, où passe toute la prétention de l'époque. 

Qu'est-ce donc que produire un cévé ? C'est produire soi-même, conformément à un rituel bureaucratique, l'outil de sa propre exclusion. Aucune réflexion sur son parcours ne peut s'écrire dans cet espace soigneusement codifié pour que chacun se conforme à son profil – surtout celui qu'on lui force à présenter, en pure perte puisqu'il servira à l'écarter. Le cévé est conçu pour que toujours quelque chose apparaisse – en trop ou en creux - qui nous décale et nous disqualifie. C'est un implacable outil d'exclusion que la victime elle-même peaufine jusqu'à plus soif. Au lieu d'une description pragmatique dans laquelle apparaîtrait quelques singularités que l'on pourrait prendre en compte pour une tâche précise, le cévé n'est qu'une boursouflure de soi à laquelle il manque une âme, où se laissent voir de plus, des prétentions que le recruteur a beau jeu de sabrer.

Ce que l'on écrit dans son cévé, croyant plaire au recruteur, à l'employeur – on ne sait d'ailleurs plus trop bien à qui l'on a à faire – va devenir autant d'arguments pour son exclusion du monde du travail. Décrypté par les services de la ressource humaine, tout indice de soi, comme la parole dans un procès, peut être retenu contre soi.
Pour l'employeur, le cévé sert entre autre à vérifier depuis combien de temps l'on est au chômage, c'est à dire à vérifier que l'on peut prononcer son exclusion au motif que l'on est soi-disant éloigné du monde du travail. Petit jeu parfaitement et délibérément sadique où le demandeur s'épuise à justifier une période de temps sans emploi que l'employeur prolonge et étend indéfiniment en lui refusant cet accès à l'emploi. Le plus vieux chômeur n'est jamais celui que l'on va prendre en compte au plus vite. Un peu comme si un médecin urgentiste s'occupait d'abord des personnes les moins touchées, laissant les autres crever au long de la route.  
Ainsi, le temps, dans le cévé, est soumis au bon vouloir du demi-dieu Employeur, apte à traquer toute période qui ne serait pas de l'emploi pour en faire un temps mort scrupuleusement comptabilisé en défaveur du chômeur. Comme si le temps se découpait seulement en mode binaire : emploi/ non-emploi. Ainsi décide t-on de notre degré d'employabilité. Mesquine et insane comptabilité assurée par nos fameux Ressourceurs d' Humains.

Rédiger un CV, c'est produire un ersatz de soi, sans destinataire défini. Produire du vide dans le vide, c’est la fonction du CV et de toute recherche d’emploi destinée à la ressource humaine.

Rédiger un CV, c'est écrire pour personne ce que personne ne souhaite que l’on soit.

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