vendredi 30 août 2013

DE L'AGENCE AU POLE



L’affaire est entendue: s’il y a toujours du chômage, il n’y a plus de chômeurs. Il ne reste plus sur le carreau que des demandeurs d’emploi, bientôt devenus chercheurs d’emploi. Ils ne se rendent plus dans une agence pour l’emploi qui a d’ailleurs perdu son titre de nationale. Ils entrent à présent dans un espace multi-services sociaux nommé Pôle Emploi pour y être accompagnés dans leurs travaux d’insertion. Des conseillers à l’emploi les reçoivent en entretien, les orientent, et bien souvent les sous-traitent, les dispersent aux quatre coins d’entreprises d’insertion où l’on apprend les « Techniques de Recherches d’Emploi ». Un passage obligé qui a peu évolué depuis des décennies de chômage. Il s’agit toujours de se présenter, de rédiger des lettres de motivation et des CV, de reprendre ou retrouver confiance en soi, ainsi qu’une disposition d’esprit qualifiée de positive.
L'agence pour l'emploi a donc été somptueusement rebaptisé Pôle Emploi, pour faire plus contemporain et spacieux. Ainsi l'on a signé l'achèvement de ce qui pouvait encore passer pour un service public, pour l'inscrire dans une nébuleuse plus ou moins marchande dans laquelle sont venus s'égailler et finalement se perdre et croupir des millions de personnes. Il fallait gommer la référence nationale pour laisser toute la place à l'emploi privé, le vrai.
Pour le « chercheur » actuel, Pôle Emploi c'est le top niveau de l'occupation du temps et de l'espace enfin réunis. C'est là où tout démarre et recommence sans cesse, où tout se forme, se déforme et rebondit doucement, comme la grande bulle financière libérale. Au lieu d'y mettre de l'argent pourri et toxique, on y met ses mobiles, ses motifs, ses mots-clés, puis sa motivation, le mot des mots, tout de suite lâché. Se présenter, faire des projets, exposer des motivations, défaire, redéfaire et rebouter ses curriculum vitae, passer des entretiens fictifs avec l'ersatz de soi-même, partir, tel un Quichotte sans même l'allure, en quête de l'estime perdue de soi-même, toujours soi-même, comme si le monde et l'économie comptaient pour du beurre.
Tels sont les occupations à Pôle Emploi. C'est un théâtre à un seul personnage, cette pâle réplique de soi, dont les acteurs et les spectateurs sont absents. C'est vaste, c'est vide, il plane dans l'air des mots-clés repassés en boucle et des séries de concepts gélifiés, comme dans un musée d'art contemporain. Ce fantôme de travail, c'est devenu notre travail. On nous le dit : nous sommes chercheurs d'emploi. Donc, on cherche, on demande, on consomme, du stage, de l'entretien, de la formation.
Chez Pôle Emploi, nous voici tous devenus, de part et d'autre du guichet, des anti Picasso : on cherche mais on ne trouve pas.
Plus d'agence donc, mais un pôle. Qu'est-ce qu'un pôle ?
D'abord, il y a cette idée d'espace, très «mode ». On est là, dans le « pôle ». On se regroupe, on fait face.
A quoi ? Au chômage ? Aux autres chômeurs ? Et pour quoi faire ? Pour quelle charge ? De quoi est-on chargé dans le pôle emploi ? Qu'attire t-on ? Qui attire t-on ? Quelle charge pour le conseiller à l'emploi, quel fardeau pour le chômeur ? Quel couple insondable, insoluble, insensé, nous demande t-on de former ? Comme s'il suffisait de produire de l'énergie, du positif, pour produire de l'emploi. Mais voilà que l'énergie produite se disperse aussitôt dans des directions contraires et contradictoires. Rien n'est fait pour que s'élabore une stratégie commune entre conseiller et demandeur. Trop d'attentes, trop de stress, de part et d'autre. Et puis, on sous-traite, le demandeur est prié d'aller voir ailleurs, là où il faut de nouveau tout raconter, tout motiver...
Le résultat est un tour de chauffe à vide, un échauffement pour rien. Juste un pôle, donc. On entre, on chauffe, on ressort. Tout se prépare, tout se « motive », tout se profile, parfois ça prend forme, ça se décide, ça pourrait venir. Mais en fin de compte tout reste en plan, en projet. Rien ne se fabrique, rien ne s'effectue. On continue à se chauffer, puis l'on s'épuise sur ses vieilles braises. On a décidé qu'on travaillerait dans le vide, dans l'espace, dans l'autre dimension. Car les décideurs de notre reprise d'activité sont ailleurs, hors du pôle. Ceux là ne nous aiderons pas à reprendre un travail, puisqu'ils spéculent sur le fait que nous allons rester au chômage. Ils n'ont pas besoin de nous, et ne prendront même pas la peine de nous le faire comprendre.
Le pôle emploi n'est plus une agence, c'est comme s'il n'avait plus mission d'agir sur l'emploi. C'est une bulle, une bulle de gens, comme il y a des bulles financières ; ça enfle, ça pète, ça se reforme, au fil du vent, des temps, des modes. On trouvera d'autres techniques pour chercher de l'emploi comme on trouvera de nouveaux modèles de filets à papillon.
Chez Pôle Emploi, on se charge, l'énergie produite ne sert à rien, on se décharge : on est toujours un feignant de chômeur.

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