lundi 30 septembre 2013

PROGRAMME DE REMPLACEMENT





PÔLE EMPLOI REMPLACE L'AGENCE POUR L'EMPLOI

LE CHERCHEUR D'EMPLOI REMPLACE LE CHÔMEUR

L'EMPLOI REMPLACE LE MÉTIER

LA MOTIVATION REMPLACE L'APPRENTISSAGE

LE CONSULTANT, LE CONSEILLER REMPLACE LE MAÎTRE

LA PERFORMANCE, LES COMPÉTENCES REMPLACENT LA MAÎTRISE

LE PROJET REMPLACE LA RECHERCHE ET L'ACTION

L'ENTRETIEN , LES ENTRETIENS REMPLACENT LA PRATIQUE

LE PROFIL, LE CV REMPLACE L'HISTOIRE PERSONNELLE

LE SERVICE A LA PERSONNE REMPLACE L'ÉCHANGE DE SERVICES


ET LE CHERCHEUR D'EMPLOI TIENT LIEU DE CHÔMEUR

AUSSI BIEN QUE DE TRAVAILLEUR

Du CéVé


Ce passeport, cet ausweiss de l'époque qu'est devenu le CV, nul ne songe sérieusement à le remettre en cause. Objet de tous les soins, à reconstruire sans cesse pour colmater toutes les brèches de sa vie, il ne rend plus compte d'un parcours professionnel forcément chaotique, il n'est qu'un replâtrage prétendument positif de celui-ci. Le manichéisme à l'oeuvre dans le monde du travail a décidé, sans réplique, des pôles positifs et négatifs de nos expériences, voire de nos existences. Faut-il être prêt à tous les compromis pour n'accepter de valider sur notre sacro-saint cévé qu'un versant soi-disant positif de nos vies? Quel sujet est-on devenu soi-même dans ce modelage incessant de ce qui aurait dû rester une brève présentation professionnelle? La course absurde à l'emploi a transformé cet outil pratique en magma, en bouillie infecte de prétentions et de mensonges dont justement le principe vital et sincère s'est retiré pour toujours.
Appelons donc «cévé », un affadissement de soi-même auquel nul n'accorde plus le moindre crédit mais qu'il faut produire coûte que coûte pour preuve d'allégeance sociale. C'est simple: si le CV, le vrai, devait dire quelque chose de notre parcours de vie, il faudrait alors parler dans celui-ci de nos périodes de chômage au même titre que de nos périodes d'emploi. De ce qui s'est passé durant ce chômage, de ce qu'on a entrepris. On nous apprend au contraire à tasser tout cela sous le tapis. Le discours sur le cévé représente parfaitement les contradictions à l'oeuvre dans l'actuelle recherche d'emploi. Il faudrait, nous dit-on, valoriser toute expérience extra-professionnelle, faire mention de savoir-faire, censés être pris en considération. Dans les faits, tout parcours atypique est soigneusement écarté de la compétition. Diplômes, expériences, jusqu'aux fameux extra on s'attend à un parcours très normatif, socialement correct. Ruptures, changements de cap, chômage, ne sont jamais considérés comme partie intégrante de l'expérience, du prétendu savoir-faire. Il s'agit au contraire de cacher ces fameux trous dans le cévé, que l'on ne saurait voir. Entre pseudo valorisation de ses activités hors profession et replâtrage de trous dûs à l'inavouable chômage, le demandeur d'emploi est contraint à de curieux petits arrangements avec lui-même. Le résultat est cet objet novlangue, bouffi, jargonneux, où passe toute la prétention de l'époque. 

Qu'est-ce donc que produire un cévé ? C'est produire soi-même, conformément à un rituel bureaucratique, l'outil de sa propre exclusion. Aucune réflexion sur son parcours ne peut s'écrire dans cet espace soigneusement codifié pour que chacun se conforme à son profil – surtout celui qu'on lui force à présenter, en pure perte puisqu'il servira à l'écarter. Le cévé est conçu pour que toujours quelque chose apparaisse – en trop ou en creux - qui nous décale et nous disqualifie. C'est un implacable outil d'exclusion que la victime elle-même peaufine jusqu'à plus soif. Au lieu d'une description pragmatique dans laquelle apparaîtrait quelques singularités que l'on pourrait prendre en compte pour une tâche précise, le cévé n'est qu'une boursouflure de soi à laquelle il manque une âme, où se laissent voir de plus, des prétentions que le recruteur a beau jeu de sabrer.

Ce que l'on écrit dans son cévé, croyant plaire au recruteur, à l'employeur – on ne sait d'ailleurs plus trop bien à qui l'on a à faire – va devenir autant d'arguments pour son exclusion du monde du travail. Décrypté par les services de la ressource humaine, tout indice de soi, comme la parole dans un procès, peut être retenu contre soi.
Pour l'employeur, le cévé sert entre autre à vérifier depuis combien de temps l'on est au chômage, c'est à dire à vérifier que l'on peut prononcer son exclusion au motif que l'on est soi-disant éloigné du monde du travail. Petit jeu parfaitement et délibérément sadique où le demandeur s'épuise à justifier une période de temps sans emploi que l'employeur prolonge et étend indéfiniment en lui refusant cet accès à l'emploi. Le plus vieux chômeur n'est jamais celui que l'on va prendre en compte au plus vite. Un peu comme si un médecin urgentiste s'occupait d'abord des personnes les moins touchées, laissant les autres crever au long de la route.  
Ainsi, le temps, dans le cévé, est soumis au bon vouloir du demi-dieu Employeur, apte à traquer toute période qui ne serait pas de l'emploi pour en faire un temps mort scrupuleusement comptabilisé en défaveur du chômeur. Comme si le temps se découpait seulement en mode binaire : emploi/ non-emploi. Ainsi décide t-on de notre degré d'employabilité. Mesquine et insane comptabilité assurée par nos fameux Ressourceurs d' Humains.

Rédiger un CV, c'est produire un ersatz de soi, sans destinataire défini. Produire du vide dans le vide, c’est la fonction du CV et de toute recherche d’emploi destinée à la ressource humaine.

Rédiger un CV, c'est écrire pour personne ce que personne ne souhaite que l’on soit.

samedi 7 septembre 2013

DE LA CANDIDATURE

La procédure semble t-il indépassable pour trouver un emploi, du plus modeste au plus complexe, c'est l'envoi préalable de ces deux documents tristement connus sous le nom de CV et lettre de motivation.
Or ces papiers, rédigés à tour de bras par les postulants, contribuent-ils à résorber le chômage ? Permettent-ils au recruteur, censé les examiner, d'avoir une meilleure compréhension de la situation, des difficultés du demandeur ? Ce regard permet-il de donner, si ce n'est tout de suite un emploi, du moins un éclairage, une orientation nouvelle au postulant ?
Force est de constater que les réponses à ces questions que personne ne pose ainsi, sont négatives. Non, le recruteur ne cherche pas vraiment à comprendre les difficultés des chômeurs, notamment de ceux qui le sont depuis longtemps. Non, le recruteur ne se préoccupe pas des éléments qui peuvent aider le demandeur à revenir vers l'emploi.L 'œil du recruteur - s'il est encore humain – fonctionne à grande vitesse comme une machine à tri sélectif. On dégage vite le ringard, celui sur qui le temps a passé sans que les nouveaux mots-clés, les nouveaux concepts à la mode dans sa profession ne lui soient révélés. Ce que les documents peuvent dire d'autre sur la valeur du candidat, cela ne sera pas lu, pas vu, pas pris en considération. Il s'agit avant tout d'éliminer – le plus souvent sur ces critères pseudo linguistiques et temporels – et non d'examiner.
Partant de là, la paperasse demandée aux candidats n'arrange pas souvent leur affaire. Au contraire, elle l'aggrave. On sait bien qu'à la minute où l'on est inscrit au chômage, le temps est strictement décompté en notre défaveur, peu importe la manière dont on l'emploie. Le temps qui passe sans travail, cela se voit, d'une manière ou d'une autre, dans le CV autant que dans la lettre dite de motivation. Et ce ne sont pas les piètres camouflages humiliants prônés par les officines de recherche d'emploi qui résolvent quelque chose, nous y reviendrons ! Ainsi c'est à une double, triple peine que l'on condamne le chômeur. Celle de s'atteler sans répit à une tâche (les CV et autres lettres) qu'on le soupçonne de mal faire, et dont il sait que de toute façon, le temps condamnera à l'échec.
Le plus étonnant, c'est bien que personne ne trouve à redire à ce mode de recrutement, pain béni de nos accompagnateurs et autres techniciens en recherche d'emploi. Cévé + lettre de motivation, c'est l'évangile. Une exigence paperassière bien dans la continuité des totalitarismes, dont une des tracasseries consistait à demander sans cesse le papier que l'on ne pouvait fournir. Envoyer ainsi une candidature, c'est s'exposer comme jamais à un jugement inique, un fait du prince qu'aucune règle objective ne vient jamais étayer.
Alors que l'on nous rebat les oreilles avec le positif, personne ne semble s'aviser que ce mode de recrutement est pure négativité. On cherche ce qui manque, ce qui manque forcément à la candidature, au besoin on l'invente. Et l'on fabrique ainsi des cohortes de recalés, d'inemployables. On les achemine de plus en plus vite vers leur invisibilité sociale. Personne ne semble croire qu'avec un autre regard sur une candidature, l'on en viendrait justement à voir ce qui est plutôt que ce qui manque, et décider d'un possible travail pour une personne au lieu d'un impossible emploi.
Il n'y a donc pas de bons CV, de bonnes lettres de motivation, pas plus que de mauvais, puisque le recruteur, contraint au tri sélectif, y traque d'emblée l'élément qu'il juge négatif. On cherchera donc en vain ce que l'on a mal dit, mal fait, dans une lettre , un cévé, un entretien. Dans les officines de recherche d'emploi, on vous expliquera ce qu'il aurait fallu dire, écrire, ou faire. La belle affaire! En fin de compte, la seule règle du jeu, c'est de nous faire croire qu'il y en a une. De nous faire croire que quelque chose a été mal dite, mal faite, et que nous devons l'améliorer. De faux espoir en frustrations, il s'agit de maintenir le demandeur dans son rôle de perpétuel demandeur. Ça l'occupe, le maintient dans l'aliénation, comme jadis le travailleur. Cet homme dont personne n'a plus besoin, il ne faut pas qu'il prenne conscience de son aliénation de demandeur d'emploi. Il faut qu'il soit sincèrement convaincu de mieux demander la prochaine fois.


vendredi 30 août 2013

Conseils aux chômeurs & recherche d'emploi

DE L'AGENCE AU POLE



L’affaire est entendue: s’il y a toujours du chômage, il n’y a plus de chômeurs. Il ne reste plus sur le carreau que des demandeurs d’emploi, bientôt devenus chercheurs d’emploi. Ils ne se rendent plus dans une agence pour l’emploi qui a d’ailleurs perdu son titre de nationale. Ils entrent à présent dans un espace multi-services sociaux nommé Pôle Emploi pour y être accompagnés dans leurs travaux d’insertion. Des conseillers à l’emploi les reçoivent en entretien, les orientent, et bien souvent les sous-traitent, les dispersent aux quatre coins d’entreprises d’insertion où l’on apprend les « Techniques de Recherches d’Emploi ». Un passage obligé qui a peu évolué depuis des décennies de chômage. Il s’agit toujours de se présenter, de rédiger des lettres de motivation et des CV, de reprendre ou retrouver confiance en soi, ainsi qu’une disposition d’esprit qualifiée de positive.
L'agence pour l'emploi a donc été somptueusement rebaptisé Pôle Emploi, pour faire plus contemporain et spacieux. Ainsi l'on a signé l'achèvement de ce qui pouvait encore passer pour un service public, pour l'inscrire dans une nébuleuse plus ou moins marchande dans laquelle sont venus s'égailler et finalement se perdre et croupir des millions de personnes. Il fallait gommer la référence nationale pour laisser toute la place à l'emploi privé, le vrai.
Pour le « chercheur » actuel, Pôle Emploi c'est le top niveau de l'occupation du temps et de l'espace enfin réunis. C'est là où tout démarre et recommence sans cesse, où tout se forme, se déforme et rebondit doucement, comme la grande bulle financière libérale. Au lieu d'y mettre de l'argent pourri et toxique, on y met ses mobiles, ses motifs, ses mots-clés, puis sa motivation, le mot des mots, tout de suite lâché. Se présenter, faire des projets, exposer des motivations, défaire, redéfaire et rebouter ses curriculum vitae, passer des entretiens fictifs avec l'ersatz de soi-même, partir, tel un Quichotte sans même l'allure, en quête de l'estime perdue de soi-même, toujours soi-même, comme si le monde et l'économie comptaient pour du beurre.
Tels sont les occupations à Pôle Emploi. C'est un théâtre à un seul personnage, cette pâle réplique de soi, dont les acteurs et les spectateurs sont absents. C'est vaste, c'est vide, il plane dans l'air des mots-clés repassés en boucle et des séries de concepts gélifiés, comme dans un musée d'art contemporain. Ce fantôme de travail, c'est devenu notre travail. On nous le dit : nous sommes chercheurs d'emploi. Donc, on cherche, on demande, on consomme, du stage, de l'entretien, de la formation.
Chez Pôle Emploi, nous voici tous devenus, de part et d'autre du guichet, des anti Picasso : on cherche mais on ne trouve pas.
Plus d'agence donc, mais un pôle. Qu'est-ce qu'un pôle ?
D'abord, il y a cette idée d'espace, très «mode ». On est là, dans le « pôle ». On se regroupe, on fait face.
A quoi ? Au chômage ? Aux autres chômeurs ? Et pour quoi faire ? Pour quelle charge ? De quoi est-on chargé dans le pôle emploi ? Qu'attire t-on ? Qui attire t-on ? Quelle charge pour le conseiller à l'emploi, quel fardeau pour le chômeur ? Quel couple insondable, insoluble, insensé, nous demande t-on de former ? Comme s'il suffisait de produire de l'énergie, du positif, pour produire de l'emploi. Mais voilà que l'énergie produite se disperse aussitôt dans des directions contraires et contradictoires. Rien n'est fait pour que s'élabore une stratégie commune entre conseiller et demandeur. Trop d'attentes, trop de stress, de part et d'autre. Et puis, on sous-traite, le demandeur est prié d'aller voir ailleurs, là où il faut de nouveau tout raconter, tout motiver...
Le résultat est un tour de chauffe à vide, un échauffement pour rien. Juste un pôle, donc. On entre, on chauffe, on ressort. Tout se prépare, tout se « motive », tout se profile, parfois ça prend forme, ça se décide, ça pourrait venir. Mais en fin de compte tout reste en plan, en projet. Rien ne se fabrique, rien ne s'effectue. On continue à se chauffer, puis l'on s'épuise sur ses vieilles braises. On a décidé qu'on travaillerait dans le vide, dans l'espace, dans l'autre dimension. Car les décideurs de notre reprise d'activité sont ailleurs, hors du pôle. Ceux là ne nous aiderons pas à reprendre un travail, puisqu'ils spéculent sur le fait que nous allons rester au chômage. Ils n'ont pas besoin de nous, et ne prendront même pas la peine de nous le faire comprendre.
Le pôle emploi n'est plus une agence, c'est comme s'il n'avait plus mission d'agir sur l'emploi. C'est une bulle, une bulle de gens, comme il y a des bulles financières ; ça enfle, ça pète, ça se reforme, au fil du vent, des temps, des modes. On trouvera d'autres techniques pour chercher de l'emploi comme on trouvera de nouveaux modèles de filets à papillon.
Chez Pôle Emploi, on se charge, l'énergie produite ne sert à rien, on se décharge : on est toujours un feignant de chômeur.
La singularité de nos expériences; la rencontre de nos spécificités

jeudi 29 août 2013

DU CHOMEUR AU CHERCHEUR



En deux, trois décennies, nous sommes passés du chômeur au demandeur puis au chercheur d'emploi.
I faut examiner de plus près ces évolutions lexicales et ce qu'elles recouvrent, sous couvert de l'esprit « positif ». Ce vieux mot de chômeur, on peut comprendre pourquoi il déplait. Vieux mot, vieille image : il fallait oublier la vision des miséreux des années trente en file d'attente devant les bureaux de placement. Ajoutons à cela l'amour français de la litote qui nous a fait remplacer les concierges par les gardiens d'immeuble et le service du personnel par la Direction des Ressources Humaines. Il s'agit toujours de se hausser du col, de faire plus chic, plus choc , et de remplacer le vieux mot de la langue par le concept, peu importe s'il sonne creux.
Demander de l'emploi, c'était donc déjà mieux, plus moderne, que d'être chômeur. On n'est plus dans la file d'attente avec sa casquette à la main, on candidate sérieusement, on rédige des lettres, beaucoup de lettres, on trime sur la page, on traque la formule, pour dire que l'emploi est pour nous, mais alors rien que pour nous. On est en l'état de demandeur d'emploi, on s'efforce de joliment demander, avec cœur et forces motivations, comme si l'on envoyait son compliment à sa belle. On est monté d'un cran, on a gagné un échelon, on est demandeur d'emploi.
Puis la surenchère linguistique est allé de pair avec la pression psychologique exercée sur les chômeurs. On s'avise que demander de l'emploi c'est mieux que d'être au chômage, mais cela reste profil bas, la tête penchée sur le côté, la casquette à la main. Ce qu'il faut à présent, c'est être positif à mort, au combat, sur le terrain, c'est devenir chercheur d'emploi. C'est dénicher l'offre avant même qu'elle n'éclose sur le  marché caché ; c'est mener l'enquête pour tout savoir sur l'entreprise, au-delà des informations publiques, sur ses manœuvres et manigances, sur sa politique de recrutement. En somme, c'est cumuler les tâches de prospecteur, de détective, d'espion industriel. Et tout cela pour pas un rond, dans l'espoir d'un entretien pour un CDD de 3 mois. Mais le sacrifice en vaut la peine puisque l'on est promu au rang de chercheur d'emploi – et c'est un peu comme si le chômage était vaincu.
La recherche d'emploi est donc cette fausse urgence dans laquelle le chômeur s'investit pour ne trouver au bout du compte que la négation même du travail : quelques fragments d'activités le plus souvent dénués de sens comme de but, lui permettant à grand peine d'assurer sa survie, en aucun cas de bâtir sa vie.
Mais il faut continuer à croire à la fiction de cette nécessité. Il faut consacrer la totalité de son temps et de son énergie à cette pseudo recherche. Ce temps, cette énergie sont ainsi soustraits à tout ce qui pourrait constituer un travail véritable, une réflexion, une recherche, un art, un processus créateur, enfin un apprentissage.
La recherche d'emploi n'est donc que cette grande coquille vide. On ne peut rechercher d'ailleurs que de l'emploi : le travail véritable ne se « recherche» pas, il s'effectue (ou pas).
Le chômeur est tenu d'assimiler des « techniques » de recherche d'emploi, comme une nouvelle branche du savoir. Quelles sont ces techniques ? A quels concepts creux doit-on se référer constamment ? Quelles productions nous demande t-on de fournir dans ces ateliers de recherche d'emploi ?
Examinons ce que l'on impose à tous les chômeurs. Et pour quels résultats !










vendredi 23 août 2013

CV : Les mots qu'il nous faut

Il y a fort à parier que l'incontournable document connu sous le sigle de CV restera pour les historiens des siècles à venir comme un fameux exemple de Novlangue, la langue de bois inventée par Orwell en 1950. Et 1984, on le voit aujourd'hui, est une année qui risque de durer une bonne partie de notre siècle débutant.

Le CV est un produit fabriqué par le demandeur d'emploi, sur les conseils des meilleurs professionnels des professions, et consommé en quantités extravagantes par des gestionnaires de la ressource dite humaine.
Pour ma part, je ne sais rien de ces gens, ni des obscures officines où sont compilées – du bon ou du mauvais coté - nos documents vitaux.
L'atelier CV de Pôle emploi, animé par une travailleuse de la Ressource Humaine, a remédié, par petites touches, à mon ignorance.
J'apprends de petites choses fort curieuses sur le traitement du précieux ausweiss.
D'abord, qu'il n'est pas forcément lu par un œil humain mais par un logiciel chargé d'un premier tri. La chose n'est pas choquante en elle-même puisqu'à présent le robot informatique se mêle intimement de toutes nos affaires. Mais bien sûr, ce logiciel, il lui faut des mots-clés à reconnaître, faute de quoi il dédaignera superbement notre document.
Ainsi l'on nous conseille de lister les verbes de notre métier, de piocher dans notre univers professionnel, notamment les offres d'emploi, un lexique propre à nourrir la machine à lire les CV. On nous parle de nous constituer un "marché de compétences". On voudrait en somme, pouvoir retrouver bien vite les seuls mots-clés adoubés par le logiciel.
"Il faut qu'on ait la clé" nous déclare notre formatrice comme une vérité révélée.
Quant à la lecture par un œil humain et exercé, c'est dans les 45 secondes que cela doit se pratiquer, et chaque dixième de secondes épargné au recruteur est bon à gagner.
On nous conseille ainsi de ne rien mettre entre parenthèses dans le CV (mais nos vies de précaires le sont déjà) car cela ralentirait la lecture.
Pas non plus de points de suspension. Sans doute parce qu'au suspens vital l'on préfère la pesanteur du verbe mis en boite…
Je pensais que la ponctuation était faite pour faciliter la lecture, et non pour l'entraver. Passons…
Ainsi produisons-nous sans trêve ces informations débiles (au sens premier de faible) sur nous-même. Ainsi le robot lit-il bien les mots qu'il doit lire; ainsi le recruteur, l'expert de la ressource humaine, peut-il faire son "marché de compétences" en retrouvant ses mots-clés.
Ainsi entend-on seulement ce que l'on veut entendre. Sauf que l'on ne dira plus jamais rien de tout ce qu'il est possible de dire. Sauf que les mêmes mots se retrouvant dans les mêmes livres, profils ou annonces, la machine à formater la langue pourra bientôt se passer de logiciel pour tourner à plein régime. Et de tous nos CV, quasi similaires, nous pourrons faire un hyper CV, une sorte d'agglomérat d'anciennes individualités désormais moins discernables que jamais. Et bien proche de 1984 et du novlangue, aplatissement réglementaire du langage.
Et sauf que nous sommes bien nombreux encore à ne pas nous reconnaître dans les profils, les logos et logorrhées pseudo professionnels. Nous sommes beaucoup à ne pas avoir suffisamment travaillé pour attraper comme des tics un lexique imposé et factice, censé nous servir de sésame.
Comment le CV, qui aurait pu être un espace de liberté où l'on dise un tout petit peu de sa singularité et de ses aspirations au travail, est-il devenu une machine à formater et à exclure ? Cette histoire est encore à dire.
Et puis écrire c'est fatalement aller contre cette tendance au langage cuit, ou plutôt bouilli, qu'on veut nous faire prendre pour nos désirs.

Ecrire c'est ne pas avoir de mots-clés.

mardi 20 août 2013

DE L'ACCOMPAGNEMENT DU CHOMEUR

Tout est marché, c'est entendu, et le marché fait loi, et foi, et tient lieu d'histoire.
Ainsi a-t-on réussi à créer au sein du marché du travail, un marché du chômage, avec ses officines, ses associations, ses entreprises «d'insertion  », ses professionnels, et naturellement ses rites et ses jargons. Marché fort lucratif, bénéficiant de clients captifs, où la préparation à l'emploi a remplacé l'emploi lui-même, sans même parler de l'exercice d'un métier. On vend des «techniques de recherche d'emploi», de la dynamique, de la confiance en soi, en bref du positif, du coaching, du relooking...
C'est le monde des prestataires et leurs prestations. Le demandeur d'emploi est là pour consommer des prestations. Coachs en tous genres, relookeurs d'habits et d'habitudes, façonneurs de genres, de discours et de comportements, psychologues et comédiens, tous ont à présent une prestation à proposer pour que les chômeurs-chercheurs se sentent mieux dans leur peau d'exclu  ! On s'exonère au passage d'un quelconque résultat puisque c'est toujours le demandeur qui n'est pas assez motivé, performant, percutant... Hormis l'aspect lucratif, une fonction inavoué préside au foisonnement de ces «  entreprises  » et leurs prestations  : maintenir l'espoir, maintenir la culpabilité, occuper à tout prix, les corps et les esprits.
Et tout cela pour quoi  ? Apprendre à demander du travail. Ce même travail que nul «  décideur  » n'a l'intention de nous accorder. Ces prestataires de notre société de service, si on leur accorde conscience et honnêteté professionnelle, devraient admettre qu'ils ne délivrent rien de mieux qu'une frustration répétée, un espoir frelaté. Il manque à tout cela le cheminement réel, de soi à soi, aux autres, au savoir, à l'apprentissage. Suivre une prestation, en recherche d'emploi, c'est apprendre à demander, c'est à dire à mendier, à se soumettre aux exigences d'un employeur, sans être en mesure de rien pouvoir négocier, ni salaire, ni «  place  » dans une société, ni dignité d'être.
Qui sont ces gens qui «  accompagnent  » les chômeurs ?
C'est une ribambelle, une incroyable pléthore de personnes, elles-mêmes souvent dans la précarité, venus d'horizons et de formations diverses, armés de diplômes autant que de bonnes volontés. Des chercheurs eux aussi, mais qui auraient totalement perdus de vue le but de leur recherche  : réduire le nombre de chômeurs. Si bien que leur seule fonction semble être à présent celle du chauffeur de salle sur les plateaux télé  : s'assurer que personne ne cassera l'ambiance, que tout le monde rira au bon moment, que l'on sera bien dans le ton, et prêt pour le show suivant. Bref, que l'on soit un bon auxiliaire de la société du spectacle, de la motivation, de l'esprit positif.
Ce petit marché du chômage, ces gens qui vivent du chômage des autres, vivent dans leur petite bulle – comme les traiders dans leur bulle financière – et s'imaginent avoir prise sur le monde réel. Mais en réalité, tout cela tourne parfaitement rond et sans heurt, les ateliers «  retrouver l'estime de soi » succèdent aux « modules de redynamisation », les chercheurs d'emploi succèdent aux demandeurs d'emploi – les mots, les sigles valsent, les chômeurs restent.
Du travail, du sien ou de celui du voisin, il n'en sera finalement plus question.

dimanche 18 août 2013

JETEZ LES MOTS CLES,  PRENEZ LA PAROLE

DE LA PRESENTATION



Se présenter, se vendre, ce sont bien les sales manies de l’époque. Nous vivons dans ce monde de présentateurs eux-mêmes monstrueux, qui se délectent en nous présentant toujours pire que nous sommes.
On présente tout, de tout. Du gros, du riche, du miséreux, du délictueux, de l'oublié, du vieux chameau, du chancelant, du repoussant, du joli-joli...
Plus besoin de numéros à répéter, on se présente, c'est tout. Alors cher Monsieur, vous voici devenu phobique de la motivation, traumatisé du cévé, et même plus grave, pourfendeur de confiance en soi, expliquez-nous de quoi vous souffrez, comment, pourquoi, qu'on comprenne, qu'on vous sauve...
La pseudo normalité requise dans les cévés et les entretiens d’embauches et l’étalement télévisuel de misères ou d’étrangetés pathologiques sont le recto et le verso d’un même spectacle imposé par les Barnum Circus contemporains. D’un côté du miroir, nous voici sommé de (re) présenter une morne version positive et motivée, de l’autre on étale complaisamment sa face maladive et difforme, à la grande joie d’un public rassuré à peu de frais de ne pas en être arrivé là. Dans tous les cas, on ne présente rien de soi-même, mais plutôt on est présenté – une fois en Jekyll, une autre fois en Hyde.
Ainsi, à la télé, on montrera un chômeur avec les stigmates du chômage, alors qu'en recherche d'emploi  il s'agira de soigneusement les cacher. Il ne faut pas se tromper  : a la télé, c'est la victime avec toutes ses tares  ; devant l'employeur, c'est le gentil garçon, lisse et disponible. Aucune chance, on le voit, de se présenter comme un être humain, dans sa complexité et ses différences.
Dans l’accompagnement du chômeur, du demandeur-chercheur d’emploi, on ne se présente même pas, on est présenté, on est sommé d’être présent. On n’a jamais l’occasion, l’opportunité de présenter quelque chose qui serait soi – à soi. On revêt la langue de bois commune du libéralisme ambiant.
Il faut présenter – plutôt que se présenter. Il faut bien présenter, ce qui veut dire dérouler le bon menu, qui donne accès au bon profil, en proférant les bons mots-clés. Ce cliché, on doit le fabriquer pour l'employeur présumé, pour ce qui est censé lui convenir et dont on n'a jamais une idée très claire.
Mais nos accompagnateurs de chômeurs sont là, comme toujours, pour nous expliquer ce qu'il veut, lui, l'employeur, comme s'ils le savaient de source sûre. Le résultat est toujours cet avatar de soi censé correspondre à quelqu'un, où plutôt à quelque chose, une entreprise, une image, un usage en vigueur ou supposé tel...
La recherche d'emploi est toute entière constituée sur de tels clichés, de telles imprécisions. Le demandeur ne doit montrer qu'une apparence de soi, avec cette peur panique de dévoiler ce qui dépasse de soi. De l'employeur on doit tout savoir, mais bien entendu, on ne saura rien de tangible, et il faudra s'en contenter, et se conformer à cette imagerie colportée, sans rien pouvoir en vérifier.
De part et d'autre, on ne présente qu'une version affaiblie, affadie, inconsistante de soi. De ces mauvais jeux de masques, tout le monde s'en contente – et l'on reste au chômage. La peur d'être un autre que celui que l'on veut verrouille l'accès à toute rencontre quelque peu sincère. On s'est présenté, mais personne n'a manifesté aucune présence.
On ne peut se présenter parce qu’on n’a pas fini d’être soi  ; on ne peut se vendre parce qu’on n’a pas fini de se fabriquer. On ne fabrique d’ailleurs plus rien puisque l’emploi libéral a pratiquement tué le métier.
Plus d'emploi, du coup plus de métier. On revêt son pauvre rôle de chercheur d'emploi, et l'on se présente comme tel. « Chercheur » bientôt éloigné de l'emploi, puis inemployable...

mercredi 14 août 2013

DU TEMOIGNAGE


De même que l’avis du patient fut longtemps absent du discours médical, le discours sur le chômage ignore superbement le point de vue du chômeur. Tout au plus celui-ci est-il hâtivement convié à dire quelques mots sur sa « galère» parmi tous les candidats au quart d’heure de gloire que notre monde du spectacle se complait à mettre régulièrement en scène. On dit alors qu’il témoigne, qu’il a témoigné.
Je ne témoigne pas ; je ne me présente pas non plus, assommante manie de l’époque.
Je parle contre tout entretien du chômeur. D’abord contre tous ces entretiens ou il faudrait dresser de soi-même un improbable et fadasse portrait robot. Ensuite contre l’entretien mental et physique, quasi sportif en somme, qui n’est là que pour maintenir en forme quelques illusions nécessaires à la marche du monde tel qu’il est : on ne fait évidemment pas assez d’efforts pour rester digne des figures mythiques que sont devenues les entreprises et leurs recruteurs.
Je ne témoigne pas, ma galère et moi-même, sommes décidément inaptes à nous vendre. Les mots, les livres, ne sont pas fait pour cela. Ils sont fait justement pour que nous échappions aux histoires, toutes les histoires, surtout celles qu’on nous recommande de vivre.
A l’évidence, l’histoire des chômeurs ne dérange plus personne puisqu’il suffit de tendre une oreille distraite et distante, naturellement bienveillante, aux conteurs de galère.
Les chômeurs sont devenus des fantômes sociaux. On aimerait croire en eux, on entretient leurs légendes, comme dans les films de Ken Loach, mais tout ce que l'on peut dire avec certitude, passé le quart d'heure rituel d'éclairage médiatique, c'est qu' ils resteront fantômes, morts ou vifs.
Le demandeur d’emploi est donc quasi muet, et le débat sur le chômage, sur le travail, est le lieu de toutes les hypocrisies de la société marchande, de toutes ses contradictions et de toutes ses impostures.
Je ne témoigne pas, je ne me présente pas, je parlerai, dans ces articles, de cette occupation nommée recherche d'emploi, de ce rôle insensé qu'on nous force à tenir  sous l'appellation de demandeur d'emploi.
Je ne témoigne pas ; je ne serai plus demandeur d’emploi. J’ai exercé cette occupation suffisamment longtemps pour savoir que je ne travaillerais jamais plus si je continuais à m’y adonner.










DE QUOI IL SERA QUESTION DANS CES PAGES



Depuis le temps que le chômage est massivement là, économistes experts en  lois du marché , guides-accompagnateurs sur ledit marché de l'emploi, et portraitistes de misères ont tous envahit les journaux, les plateaux télé et les librairies. Pourtant, après tant de livres, tant de documents, ces penseurs ont été peu nombreux à examiner vraiment les mots, les rites, et les fameuses techniques de la recherche d'emploi.

Motivation, lettres, CV, entretiens, ces procédures dogmatiques par lesquelles doivent passer les chômeurs pour rechercher - ne disons même pas trouver - un emploi n’ont jamais été sérieusement remises en question. Le lexique utilisé et le mode de raisonnement qui en découle a rarement fait l’objet d’une étude un peu critique.

Parlons de ces procédures, parlons de cette étrange occupation, de son jargon, de ses rites, de ses bouffonneries et charlataneries.
Alignons ces mots que l’on nous impose comme ceux de toutes les bibles réunies.


PROGRAMME



On trouvera ici des articles de diverses natures concernant le chômage et particulièrement ce qu'on nomme «  l'accompagnement  » du chômeur  .

1 Dans les pages  «  les mots de la recherche  » je passe en revue ces vocables que nous connaissons et utilisons tous, sans jamais les mettre en question.

2 Dans les pages «  textes à dire  » je propose des textes pour la scène. Ils ont fait l'objet de lectures publiques.

3 Dans les pages «  chômeurs en livres & en films  », je tente de lister et de donner un point de vue sur les œuvres de fiction où un personnage de chômeur apparaît.

Le temps, l'envie, la rage, l'enthousiasme, l'énergie du désespoir, feront naitre d'autres rubriques.

Comme je m'en explique dans le 1er article «  du témoignage  », je ne me présente pas ici.
Je peux simplement dire que je ne suis ni demandeur ni chercheur d'emploi, comme ils disent. On ne demandera plus de travail, on le prendra. On ne cherchera plus d'emploi, on trouvera autre chose, et surtout avec d'autres mots et d'autres idées.

Un passant du pôle emploi, donc, mais surement pas anonyme, dans notre monde d'avatars insaisissables.
Je signe seul ces articles. Je présente une vision critique de plusieurs décennies de traitement des chômeurs. Le chômage, beaucoup de monde en parle, mais les chômeurs un peu moins.

On peut lire, réagir, contredire, je ne suis arc-bouté sur aucune doctrine, aucun prêt à penser.

Il y a tellement longtemps que tout se déroule si paisiblement dans ce petit monde de la «  recherche d'emploi  » qu'il est urgent de déranger.

Cette parole vous y invite.