vendredi 28 août 2015

LA LOI DU MARCHE de Stéphane Brizé



Ce film nous propose de suivre un homme sur le marché.
D'abord sur le marché du travail, puis sur le marché à proprement parler puisqu'il va se retrouver surveillant dans une grande surface, un super ou hyper-marché, cette inflation du langage reflétant bien la cavale libérale vers toujours plus de surface, territoriale ou financière.
Sur ces marchés, nous sommes tenus d'acheter mais aussi bien sûr de nous vendre, c'est à dire de plaire à tout prix, de faire bonne figure en toute circonstance, enfin tout ce que l'on apprend dans les stages et ateliers sous-traités par Pôle Emploi.
En quelques scènes nous entrons dans le parcours type du chômeur, en particulier ces prétendues Techniques de Recherche d'Emploi où il s'agit de simuler un entretien filmé en vidéo pour y traquer ses moindres faits et gestes, jamais assez complaisant pour l'employeur potentiel et toujours virtuel.
Sur ces images vidéos, on a rarement l'air très aimable, ayant toutes les raisons de ne pas l'être, mais qu'importe puisqu'il faut à présent devenir SDF en affichant un large sourire.
Avez-vous envie de rencontrer cet individu  ? demande l'animateur.
Non, il ne se tient pas bien, il n'a pas l'air aimable répondent les «collègues» chômeurs. Et c'est ainsi son propre reflet que l'on condamne. Ainsi dresse t-on les «chercheurs d'emploi» à réguler, contingenter leur entrée sur le marché de l'emploi.
Attention, si l'on ne fait pas bonne figure, on sera recalé d'office.
Voici enfin épinglé la manipulation des consciences opéré par les pseudo stages de motivation pour chômeurs. Apprenons à nous humilier entre nous avant que le recruteur, le cabinet de Ressource Humaine, achève de nous démolir. Pour peu que l'on se soit trouvé dans cette situation, on reconnaît au passage dans quelle injonction contradictoire se trouve le candidat à l'emploi  : d'une part être soi-même, se présenter le mieux possible, de l'autre s'éloigner de soi, se fabriquer une image, devenir une figure à peu près lisse. Or il ne fait pas de doute que c'est une image convenue, un candidat dans la boite, que veut voir le recruteur.

Le film ne montre pas, comme on l'a déjà vu ailleurs, un chômeur cantonné à son «emploi» de chômeur, mais nous dresse, en quelques scènes du quotidien, le portrait d'un homme dans l'adversité, qui ne pose pas en victime et ne cède rien sur l'essentiel.
C'est un homme qui résiste tant qu'il peut aux mesquineries de ceux qui tentent de négocier une misère sur la misère. Notre personnage, tout au long du récit, coupe court à ces négociations, ces séductions sordides du marché, comme cette assurance décès qu'on lui propose parce qu'il a un fils handicapé. On pressent qu'au final, c'est à toutes ces «lois du marché» qu'il tournera le dos.

En attendant, dans un monde ou tout doit être utile, servir à son image, son profil, il fait figure d'incongru. Ainsi de l'étrange scène du cours de rock. Que fait-il là  ? On ne sait pas très bien, mais on peut penser qu'il n'y est pas par passion pour le rock mais parce que danser fait parti des choses qu'il faut savoir faire. On nous l'a assez dit, il faut à présent récupérer nos «  savoir-faire  » pour les mettre au service de l'emploi. D'ailleurs ce cours de rock soporifique, filmé comme une danse de salon ou les participants semblent s'ennuyer à cent sous de l'heure, s'oppose évidemment à toute la culture de protestation à l'origine du rock n' roll.

On a dû convenir que notre homme avait l'air assez rogue pour tenir l'emploi de surveillant dans une grande surface. A ce moment du récit, revient en force le thème de la vidéo et de son usage utilitariste. On apprend, avec le personnage, qu'il ne s'agit pas de surveiller tout le magasin mais de suivre un moment un seul individu pour traquer les signes qui pourraient faire de lui un voleur.
Ne pas déposer un article tout de suite dans son caddy, c'est déjà être suspect.
De même dans les ateliers de Techniques de Recherche d' Emploi, il ne s'agit pas de se montrer avec une certaine sincérité mais de reproduire les codes de conduite qui feront de nous des candidats plausibles. Telle attitude, telle posture, tel mot-clé vont déterminer à l'image si l'on est aimable,
c'est à dire «employable» ou pas.

On le voit donc jouer le jeu, faire le job, attraper ce qu'il peut dans son filet, des petits truands qui veulent encore être clients et rois, des petits retraités sans le sou, puis le personnel des caisses qui commet le crime de détourner des bons d'achat ou des cartes de fidélité. Le suicide d'une employée licenciée pour avoir commis une telle broutille survient comme en passant, dans la continuité de toute cette médiocrité, et l'on voit un cadre du magasin l'annoncer aux employés ainsi qu'aux spectateurs avec ce faux air de catastrophe de celui qui sait «gérer les crises». La même fausseté d'ailleurs que le gérant avait prise pour faire les louanges de cette personne lors d'un pot de départ.

C'est l'un des grands mérites de ce film que de montrer cet univers dans lequel nous baignons presque tous, dans son fonctionnement global, son déroulement logique, sans focaliser sur une victime érigée en héroine martyre.
Le personnage joué par Vincent Lindon n'endossera pas ces rôles. Ni martyr, ni héro vengeur, mais guide solitaire à sa manière, il montre une voie possible face à une telle société : dire non et partir.
Peu de récits, peu de témoignages, remettent vraiment en cause le dogme libéral consistant à accepter n'importe quel emploi plutôt que rien.
Quelquefois, il faut choisir rien. On peut même appeler ça une résistance et un combat.


lundi 30 septembre 2013

PROGRAMME DE REMPLACEMENT





PÔLE EMPLOI REMPLACE L'AGENCE POUR L'EMPLOI

LE CHERCHEUR D'EMPLOI REMPLACE LE CHÔMEUR

L'EMPLOI REMPLACE LE MÉTIER

LA MOTIVATION REMPLACE L'APPRENTISSAGE

LE CONSULTANT, LE CONSEILLER REMPLACE LE MAÎTRE

LA PERFORMANCE, LES COMPÉTENCES REMPLACENT LA MAÎTRISE

LE PROJET REMPLACE LA RECHERCHE ET L'ACTION

L'ENTRETIEN , LES ENTRETIENS REMPLACENT LA PRATIQUE

LE PROFIL, LE CV REMPLACE L'HISTOIRE PERSONNELLE

LE SERVICE A LA PERSONNE REMPLACE L'ÉCHANGE DE SERVICES


ET LE CHERCHEUR D'EMPLOI TIENT LIEU DE CHÔMEUR

AUSSI BIEN QUE DE TRAVAILLEUR

Du CéVé


Ce passeport, cet ausweiss de l'époque qu'est devenu le CV, nul ne songe sérieusement à le remettre en cause. Objet de tous les soins, à reconstruire sans cesse pour colmater toutes les brèches de sa vie, il ne rend plus compte d'un parcours professionnel forcément chaotique, il n'est qu'un replâtrage prétendument positif de celui-ci. Le manichéisme à l'oeuvre dans le monde du travail a décidé, sans réplique, des pôles positifs et négatifs de nos expériences, voire de nos existences. Faut-il être prêt à tous les compromis pour n'accepter de valider sur notre sacro-saint cévé qu'un versant soi-disant positif de nos vies? Quel sujet est-on devenu soi-même dans ce modelage incessant de ce qui aurait dû rester une brève présentation professionnelle? La course absurde à l'emploi a transformé cet outil pratique en magma, en bouillie infecte de prétentions et de mensonges dont justement le principe vital et sincère s'est retiré pour toujours.
Appelons donc «cévé », un affadissement de soi-même auquel nul n'accorde plus le moindre crédit mais qu'il faut produire coûte que coûte pour preuve d'allégeance sociale. C'est simple: si le CV, le vrai, devait dire quelque chose de notre parcours de vie, il faudrait alors parler dans celui-ci de nos périodes de chômage au même titre que de nos périodes d'emploi. De ce qui s'est passé durant ce chômage, de ce qu'on a entrepris. On nous apprend au contraire à tasser tout cela sous le tapis. Le discours sur le cévé représente parfaitement les contradictions à l'oeuvre dans l'actuelle recherche d'emploi. Il faudrait, nous dit-on, valoriser toute expérience extra-professionnelle, faire mention de savoir-faire, censés être pris en considération. Dans les faits, tout parcours atypique est soigneusement écarté de la compétition. Diplômes, expériences, jusqu'aux fameux extra on s'attend à un parcours très normatif, socialement correct. Ruptures, changements de cap, chômage, ne sont jamais considérés comme partie intégrante de l'expérience, du prétendu savoir-faire. Il s'agit au contraire de cacher ces fameux trous dans le cévé, que l'on ne saurait voir. Entre pseudo valorisation de ses activités hors profession et replâtrage de trous dûs à l'inavouable chômage, le demandeur d'emploi est contraint à de curieux petits arrangements avec lui-même. Le résultat est cet objet novlangue, bouffi, jargonneux, où passe toute la prétention de l'époque. 

Qu'est-ce donc que produire un cévé ? C'est produire soi-même, conformément à un rituel bureaucratique, l'outil de sa propre exclusion. Aucune réflexion sur son parcours ne peut s'écrire dans cet espace soigneusement codifié pour que chacun se conforme à son profil – surtout celui qu'on lui force à présenter, en pure perte puisqu'il servira à l'écarter. Le cévé est conçu pour que toujours quelque chose apparaisse – en trop ou en creux - qui nous décale et nous disqualifie. C'est un implacable outil d'exclusion que la victime elle-même peaufine jusqu'à plus soif. Au lieu d'une description pragmatique dans laquelle apparaîtrait quelques singularités que l'on pourrait prendre en compte pour une tâche précise, le cévé n'est qu'une boursouflure de soi à laquelle il manque une âme, où se laissent voir de plus, des prétentions que le recruteur a beau jeu de sabrer.

Ce que l'on écrit dans son cévé, croyant plaire au recruteur, à l'employeur – on ne sait d'ailleurs plus trop bien à qui l'on a à faire – va devenir autant d'arguments pour son exclusion du monde du travail. Décrypté par les services de la ressource humaine, tout indice de soi, comme la parole dans un procès, peut être retenu contre soi.
Pour l'employeur, le cévé sert entre autre à vérifier depuis combien de temps l'on est au chômage, c'est à dire à vérifier que l'on peut prononcer son exclusion au motif que l'on est soi-disant éloigné du monde du travail. Petit jeu parfaitement et délibérément sadique où le demandeur s'épuise à justifier une période de temps sans emploi que l'employeur prolonge et étend indéfiniment en lui refusant cet accès à l'emploi. Le plus vieux chômeur n'est jamais celui que l'on va prendre en compte au plus vite. Un peu comme si un médecin urgentiste s'occupait d'abord des personnes les moins touchées, laissant les autres crever au long de la route.  
Ainsi, le temps, dans le cévé, est soumis au bon vouloir du demi-dieu Employeur, apte à traquer toute période qui ne serait pas de l'emploi pour en faire un temps mort scrupuleusement comptabilisé en défaveur du chômeur. Comme si le temps se découpait seulement en mode binaire : emploi/ non-emploi. Ainsi décide t-on de notre degré d'employabilité. Mesquine et insane comptabilité assurée par nos fameux Ressourceurs d' Humains.

Rédiger un CV, c'est produire un ersatz de soi, sans destinataire défini. Produire du vide dans le vide, c’est la fonction du CV et de toute recherche d’emploi destinée à la ressource humaine.

Rédiger un CV, c'est écrire pour personne ce que personne ne souhaite que l’on soit.

samedi 7 septembre 2013

DE LA CANDIDATURE

La procédure semble t-il indépassable pour trouver un emploi, du plus modeste au plus complexe, c'est l'envoi préalable de ces deux documents tristement connus sous le nom de CV et lettre de motivation.
Or ces papiers, rédigés à tour de bras par les postulants, contribuent-ils à résorber le chômage ? Permettent-ils au recruteur, censé les examiner, d'avoir une meilleure compréhension de la situation, des difficultés du demandeur ? Ce regard permet-il de donner, si ce n'est tout de suite un emploi, du moins un éclairage, une orientation nouvelle au postulant ?
Force est de constater que les réponses à ces questions que personne ne pose ainsi, sont négatives. Non, le recruteur ne cherche pas vraiment à comprendre les difficultés des chômeurs, notamment de ceux qui le sont depuis longtemps. Non, le recruteur ne se préoccupe pas des éléments qui peuvent aider le demandeur à revenir vers l'emploi.L 'œil du recruteur - s'il est encore humain – fonctionne à grande vitesse comme une machine à tri sélectif. On dégage vite le ringard, celui sur qui le temps a passé sans que les nouveaux mots-clés, les nouveaux concepts à la mode dans sa profession ne lui soient révélés. Ce que les documents peuvent dire d'autre sur la valeur du candidat, cela ne sera pas lu, pas vu, pas pris en considération. Il s'agit avant tout d'éliminer – le plus souvent sur ces critères pseudo linguistiques et temporels – et non d'examiner.
Partant de là, la paperasse demandée aux candidats n'arrange pas souvent leur affaire. Au contraire, elle l'aggrave. On sait bien qu'à la minute où l'on est inscrit au chômage, le temps est strictement décompté en notre défaveur, peu importe la manière dont on l'emploie. Le temps qui passe sans travail, cela se voit, d'une manière ou d'une autre, dans le CV autant que dans la lettre dite de motivation. Et ce ne sont pas les piètres camouflages humiliants prônés par les officines de recherche d'emploi qui résolvent quelque chose, nous y reviendrons ! Ainsi c'est à une double, triple peine que l'on condamne le chômeur. Celle de s'atteler sans répit à une tâche (les CV et autres lettres) qu'on le soupçonne de mal faire, et dont il sait que de toute façon, le temps condamnera à l'échec.
Le plus étonnant, c'est bien que personne ne trouve à redire à ce mode de recrutement, pain béni de nos accompagnateurs et autres techniciens en recherche d'emploi. Cévé + lettre de motivation, c'est l'évangile. Une exigence paperassière bien dans la continuité des totalitarismes, dont une des tracasseries consistait à demander sans cesse le papier que l'on ne pouvait fournir. Envoyer ainsi une candidature, c'est s'exposer comme jamais à un jugement inique, un fait du prince qu'aucune règle objective ne vient jamais étayer.
Alors que l'on nous rebat les oreilles avec le positif, personne ne semble s'aviser que ce mode de recrutement est pure négativité. On cherche ce qui manque, ce qui manque forcément à la candidature, au besoin on l'invente. Et l'on fabrique ainsi des cohortes de recalés, d'inemployables. On les achemine de plus en plus vite vers leur invisibilité sociale. Personne ne semble croire qu'avec un autre regard sur une candidature, l'on en viendrait justement à voir ce qui est plutôt que ce qui manque, et décider d'un possible travail pour une personne au lieu d'un impossible emploi.
Il n'y a donc pas de bons CV, de bonnes lettres de motivation, pas plus que de mauvais, puisque le recruteur, contraint au tri sélectif, y traque d'emblée l'élément qu'il juge négatif. On cherchera donc en vain ce que l'on a mal dit, mal fait, dans une lettre , un cévé, un entretien. Dans les officines de recherche d'emploi, on vous expliquera ce qu'il aurait fallu dire, écrire, ou faire. La belle affaire! En fin de compte, la seule règle du jeu, c'est de nous faire croire qu'il y en a une. De nous faire croire que quelque chose a été mal dite, mal faite, et que nous devons l'améliorer. De faux espoir en frustrations, il s'agit de maintenir le demandeur dans son rôle de perpétuel demandeur. Ça l'occupe, le maintient dans l'aliénation, comme jadis le travailleur. Cet homme dont personne n'a plus besoin, il ne faut pas qu'il prenne conscience de son aliénation de demandeur d'emploi. Il faut qu'il soit sincèrement convaincu de mieux demander la prochaine fois.


vendredi 30 août 2013

Conseils aux chômeurs & recherche d'emploi

DE L'AGENCE AU POLE



L’affaire est entendue: s’il y a toujours du chômage, il n’y a plus de chômeurs. Il ne reste plus sur le carreau que des demandeurs d’emploi, bientôt devenus chercheurs d’emploi. Ils ne se rendent plus dans une agence pour l’emploi qui a d’ailleurs perdu son titre de nationale. Ils entrent à présent dans un espace multi-services sociaux nommé Pôle Emploi pour y être accompagnés dans leurs travaux d’insertion. Des conseillers à l’emploi les reçoivent en entretien, les orientent, et bien souvent les sous-traitent, les dispersent aux quatre coins d’entreprises d’insertion où l’on apprend les « Techniques de Recherches d’Emploi ». Un passage obligé qui a peu évolué depuis des décennies de chômage. Il s’agit toujours de se présenter, de rédiger des lettres de motivation et des CV, de reprendre ou retrouver confiance en soi, ainsi qu’une disposition d’esprit qualifiée de positive.
L'agence pour l'emploi a donc été somptueusement rebaptisé Pôle Emploi, pour faire plus contemporain et spacieux. Ainsi l'on a signé l'achèvement de ce qui pouvait encore passer pour un service public, pour l'inscrire dans une nébuleuse plus ou moins marchande dans laquelle sont venus s'égailler et finalement se perdre et croupir des millions de personnes. Il fallait gommer la référence nationale pour laisser toute la place à l'emploi privé, le vrai.
Pour le « chercheur » actuel, Pôle Emploi c'est le top niveau de l'occupation du temps et de l'espace enfin réunis. C'est là où tout démarre et recommence sans cesse, où tout se forme, se déforme et rebondit doucement, comme la grande bulle financière libérale. Au lieu d'y mettre de l'argent pourri et toxique, on y met ses mobiles, ses motifs, ses mots-clés, puis sa motivation, le mot des mots, tout de suite lâché. Se présenter, faire des projets, exposer des motivations, défaire, redéfaire et rebouter ses curriculum vitae, passer des entretiens fictifs avec l'ersatz de soi-même, partir, tel un Quichotte sans même l'allure, en quête de l'estime perdue de soi-même, toujours soi-même, comme si le monde et l'économie comptaient pour du beurre.
Tels sont les occupations à Pôle Emploi. C'est un théâtre à un seul personnage, cette pâle réplique de soi, dont les acteurs et les spectateurs sont absents. C'est vaste, c'est vide, il plane dans l'air des mots-clés repassés en boucle et des séries de concepts gélifiés, comme dans un musée d'art contemporain. Ce fantôme de travail, c'est devenu notre travail. On nous le dit : nous sommes chercheurs d'emploi. Donc, on cherche, on demande, on consomme, du stage, de l'entretien, de la formation.
Chez Pôle Emploi, nous voici tous devenus, de part et d'autre du guichet, des anti Picasso : on cherche mais on ne trouve pas.
Plus d'agence donc, mais un pôle. Qu'est-ce qu'un pôle ?
D'abord, il y a cette idée d'espace, très «mode ». On est là, dans le « pôle ». On se regroupe, on fait face.
A quoi ? Au chômage ? Aux autres chômeurs ? Et pour quoi faire ? Pour quelle charge ? De quoi est-on chargé dans le pôle emploi ? Qu'attire t-on ? Qui attire t-on ? Quelle charge pour le conseiller à l'emploi, quel fardeau pour le chômeur ? Quel couple insondable, insoluble, insensé, nous demande t-on de former ? Comme s'il suffisait de produire de l'énergie, du positif, pour produire de l'emploi. Mais voilà que l'énergie produite se disperse aussitôt dans des directions contraires et contradictoires. Rien n'est fait pour que s'élabore une stratégie commune entre conseiller et demandeur. Trop d'attentes, trop de stress, de part et d'autre. Et puis, on sous-traite, le demandeur est prié d'aller voir ailleurs, là où il faut de nouveau tout raconter, tout motiver...
Le résultat est un tour de chauffe à vide, un échauffement pour rien. Juste un pôle, donc. On entre, on chauffe, on ressort. Tout se prépare, tout se « motive », tout se profile, parfois ça prend forme, ça se décide, ça pourrait venir. Mais en fin de compte tout reste en plan, en projet. Rien ne se fabrique, rien ne s'effectue. On continue à se chauffer, puis l'on s'épuise sur ses vieilles braises. On a décidé qu'on travaillerait dans le vide, dans l'espace, dans l'autre dimension. Car les décideurs de notre reprise d'activité sont ailleurs, hors du pôle. Ceux là ne nous aiderons pas à reprendre un travail, puisqu'ils spéculent sur le fait que nous allons rester au chômage. Ils n'ont pas besoin de nous, et ne prendront même pas la peine de nous le faire comprendre.
Le pôle emploi n'est plus une agence, c'est comme s'il n'avait plus mission d'agir sur l'emploi. C'est une bulle, une bulle de gens, comme il y a des bulles financières ; ça enfle, ça pète, ça se reforme, au fil du vent, des temps, des modes. On trouvera d'autres techniques pour chercher de l'emploi comme on trouvera de nouveaux modèles de filets à papillon.
Chez Pôle Emploi, on se charge, l'énergie produite ne sert à rien, on se décharge : on est toujours un feignant de chômeur.
La singularité de nos expériences; la rencontre de nos spécificités